Le plus grand défi auquel j’ai été confronté durant l’adaptation de L’Initié
Quand on écrit un roman, la tentation naturelle est de plonger dans les pensées des personnages.
De dire ce qu’ils ressentent, ce qu’ils taisent, ce qu’ils craignent.
Mais, à l’origine, Les lucifériens est un scénario de film de type Found Footage. C’est un témoignage, celui d’un homme qui filme des fragments épars de vérités à travers des séquences brutes qui constituent des confessions incroyables, sidérantes et pourtant étayer par les images.
Pour ne pas trahir le projet, je me devais de rester fidèle à ce dispositif. Ne pas interpréter, mais trouver le moyen de l’adapter sans commenter.
C’est là qu’à commencer le vrai défi : comment transformer un scénario “filmique”, pensé pour être vu et entendu, en un roman qui donne à lire ce qui devait être regardé — sans jamais distordre le matériau original.
J’ai donc opté pour raconter cette histoire du point de vue de deux sous-lieutenants de la D.G.S.E. qui doivent retranscrire les plans contenus dans des cartes mémoires déposées anonymement au siège de la Direction Générale de la Sécurité Extérieure (141 boulevard Mortier 75020 Paris, pour les curieux).
Ne pas raconter, mais restituer
Chaque chapitre est donc écrit comme la transcription d’un plan : cadrage, respiration, coupure sont retranscris, afin que le lecteur ait la sensation de “voir” la scène plutôt que de la lire.
L’écriture devient une forme de montage, où les transitions abruptes et les ellipses remplacent les descriptions psychologiques.
La narration adopte un ton sec, froid, administratif, détaché des horreurs qui défilent à l’image et le roman prend la forme d’un rapport hautement confidentiel, destiné à un nombre extrêmement restreint de personnes, sous peine d’emprisonnement à perpétuité, si ce n’est pire .
Elle suggère mais ne juge pas.
Elle montre les faits, les gestes, les silences.
Et c’est justement de cette neutralité apparente que née la tension.
La caméra comme point de vue
Ainsi, dans L’Initié, c’est la caméra qui raconte.
Chaque plan, chaque tremblement, chaque angle de prise de vue devient un outil narratif. L’image manquante, la coupure brutale ou la mauvaise exposition deviennent des moyens d’expression à part entière.
Je me suis efforcer de faire en sorte que l’absence d’intériorité ne soit pas une faiblesse, mais devienne une langue propre. Une façon de laisser le lecteur reconstruire seul les motivations, les doutes et les peurs à travers les yeux des deux sous-lieutenants.
L’écriture comme reconstitution
Adapter le scénario a donc consisté à inventer une grammaire littéraire capable de reproduire la logique du found footage.
Cela suppose :
- des phrases brèves, parfois incomplètes ;
- des transitions brusques, reflétant les changements de carte mémoire ;
- des insertions de documents (rapports externes, photos, vidéos annexes…) ;
- et, surtout, une écriture qui “montre” les images au lieu de les décrire.
Le texte ne comble pas les vides : il les met en scène.
Le roman devient une archive, un dossier sensible, une pièce à conviction.
C’est dans ce vide que le lecteur devient actif, qu’il assemble les morceaux du puzzle, qu’il participe même – pour les plus observateurs et curieux – à l’enquête elle-même.
Parler dans le silence
Adapter Les Lucifériens m’a amené à adopter une écriture de l’absence : l’absence de voix, l’absence de certitude, l’absence de clôture.
Mais c’est aussi ce qui fait sa force.
Parce qu’au fond, ce silence-là, celui entre deux fichiers, entre deux plans , c’est lui – pour qui est attentif – pose des questions et fait naître la peur.
N’oubliez pas jamais :


